Les mouches
Sur une placette, à une terrasse : une femme,
un homme-clochard sur le trottoir d'en face dort sur une couverture... la seine n'est pas loin.
Elle, lit son journal, elle l'a lu, relu pour comprendre.
Elle se couvre les yeux, de lunettes noires.
Le soleil tape ...
Le café fume sur la table, on lui apporte une part de gateau et un verre d'eau.
Une réelle et banale situation de tous les jours.
Elle est l'élégance incarnée, c'est sa raison d'être, sa dignité.
A côté, dans la salle : le bar. Les conversations s'entremellent, les considérations s'envolent en un brouhaha sourd. Les hommes se bataillent les idées, les raisons, opinions... ça tourne à la passion.
Qui aura raison de l'un de l'autre, qui saura faire basculer l'un ou l'autre ?
Une mouche passe du dehors, entre dans la pièce, va et vient dans la tourmente des piliers de comptoirs.
Dehors, sur le trottoir d'en face, le mendiant, entend, de loin, il sait qu'il ne débat plus depuis longtemps. Il les regarde, de loin. Une coccinelle vient se poser sur sa couverture. Il pense "A chacun sa raison. C'est un droit encore. Pour l'instant".
Elle, filtre du regard le monde avec l'anti-uv... "y'a t'il des filtres anti-cons ?" Pense-t'elle ? et elle sourit de cette pensée, elle s'en amuse, c'est une considération de plus. Hé oui, l'Autre pour elle est magnifiquement beau, banal et extraordinaire en même temps, lourd et fin, humain au final. Elle même l'est, tout le monde l'est à différentes périodes, selon l'instant. Elle pense : "toutes ces facettes à écouter, à considérer ..."
La mouche attirée par la télé allumée se cogne sur l'écran. Coups d'annonce : journal flash spécial : 20h00 : Résultat des votes : 53 %.
L'élégante baisse ses lunettes, elle laisse paraître son visage blafard.
Temps d'arrêt : Question ? La vie d'homme c'est ... déjà respirer ? Exercer son discernement ? Prendre parti pour son petit, tout petit environnement ? Famille ? Intérêt personnel ? Voir grand ? Etre réaliste ? Porter des valeurs ? Réfléchir ? Etre opportuniste ? Etre libéral ? Etre libérateur ? Penser ? Choisir ? Etre responsable de son cerveau ? De ses actes ? Prévoir les conséquences de ses actes ? S'en foutre de tout ?
Une autre mouche vient se poser sur le gâteau. Elle scintille sa verte couleur.
Un homme, sur le bord de la place joue un numéro d'automate. Son chapeau est posé sur le sol, il recueille les pièces. L'automate mime la marche de l'homme, ce qu'il lui en reste de souvenir. Il passe son pied l'un devant l'autre, mécaniquement, il avance. Il tourne son tronc, le reste de ses mouvements suivent l'orientation de cet axe. Il a le regard droit, fixe, il se dirige vers la jeune femme, empreintant son trajet d'automate, il respecte à la lettre son numéro d'automate. Il le connaît par coeur, il ne peut pas se tromper. Au départ, il doutait, puis il s'est perfectionné dans son art mécanique. Il est devenu fier de son numéro. Le corps bien droit devant elle, il dirige son regard sur les lunettes noires. Il dit : - "je suis automate, c'est mon métier, avec ça je pars en vacances bientôt", avec une voix quasi métallique.
Il reprend : - "J'étais homme mais ça rapporte moins... je suis devenu, Celà....".
Elle le regarde intriguée.
Le filtre uv les sépare. Il ne voit pas ses yeux. Elle ne voit plus son étincelle. lui non plus, il lui en reste un vague souvenir. Leur regard, cette pause dure une minute, puis il se met à avoir mal à sa conscience mécanique.
La mouche se pose alors sur le chapeau de pièces. Le bourdonnement, sourd dans sa tête s'estompe.
Il reprend mécaniquement son numéro. Il tient debout, il marche droit dans la course, il s'emballe, il s'emballe.... mécaniquement.
La télé à l'intérieur gronde, ... des commentaires.
L'élégante se demande : Est-ce un homme ? une mécanique ?
Elle doute encore.... "qu'est-il devenu ?"
L'homme-clochard tourne le dos. Il ne doute pas lui, il sait depuis longtemps ce que veulent les mouches.