Manon
Manon, couverte de bleus, ce jour là. Sur le bord d’un quai, aux prises à un désarroi profond, sur le quai de la gare de Rennes. Les larmes coulaient toutes seules, les sanglots haletants. Emmitouflée dans un sweet, le sac à dos lourd. Accrochée à un chien par la lesse au poignée.
Qu'est ce qui se passe ??...
(les mots ne sont rien...)
- Vous n’auriez pas de quoi téléphoner ? Il faut que je joigne quelqu’un pour qu’on vienne me chercher. J’ai rien , j’ai même pas de quoi acheter un billet de train.
Ouvrir son sac, chercher vainement le téléphone. lui tendre avec empressement.
- Il faut faire le zéro avant de composer le numéro. Je tape le zéro en même temps.
La jeune fille compose le numéro. Après quelques tonalités, une voix masculine répond.
- Allo, c’est Manon. Elle se met à pleurer.
Il faut que tu viennes me chercher. Je suis là avec mon sac, j’ai tout pris ce que je pouvais. Il ne voulait pas me rendre mes affaires, c’est fini là. Il a abusé, je n’en peux plus, il est allé trop loin. Il m’a donné des coups. C’est trop là. Tu sais que ce n’est pas la première fois que ça arrive. Il a vraiment pété les plombs. J’en peux plus, est-ce que tu peux venir me chercher.
La voix au téléphone semble poser une question.
Elle lève son poignée pour éloigner le téléphone de son oreille et demande :
- Ce train, il arrive à quelle heure à la gare de St M ?
Je fouille à nouveau dans le sac pour cette fois, attraper les billets de train. Un rapide coup d’œil permet de répondre : 19h56.
- Est-ce que tu peux venir à 19h56 me chercher.
- Oui, je t’attendrai sur le parking devant, répond la personne au bout du fil.
Un bref regard sur le quai, elle est prise par une inquiétude soudaine et elle ajoute :
- Je le vois là bas au fond il va peut être prendre le même train que moi.
et s'adressant à moi : s’il vous plaît il part à quelle heure le train ? Est-ce qu’il démarre tout de suite.
- Dans cinq minutes…
Ce chagrin d’aujourd’hui ?....
... C’était sans doute un profond chagrin depuis plus de 7 mois, ou 9. Depuis une rencontre avec un amoureux de la rue, de la drogue, fatalité de naissance ?, La haine apprise à défaut d’être aimé?
De la haine qu’il t’offre comme expression d’amour à toi qui le suit pour l’aider.
Pas facile d’apprendre à aimer lorsqu’on a soit même reçu l’indifférence, la défiance et le mépris comme exemple de rapports humains.
Pas évident vraiment…
Manon, sortie du foyer, apprendre à être indépendante à 16 ans, débrouillardise en cadeau de vie, sourire enjôleur, fraîcheur de 18 ans.
Aujourd’hui marquée aux veines, par la saloperie que tu as commencé à goûter pour comprendre…
Comprendre ce qu’il devait ressentir, lui viscéralement, comprendre par amour, par bêtise ou innocence…
Ignorance sans doute… Maintenant que tu sais ce que ça fait, viscéralement, tu trembles en racontant ton histoire :
Garder le sourire, « c’est la dernière fois », « Je lui ai tout donné », il aura tout eu de mes amis, à mon appartement, au pull qu’il voulait me prendre, « Mon pull que j’aime bien ». J’ai réussi à lui reprendre, parce qu’il voulait le garder. là, c’est trop.
Je me demande...
La vie, l'insouciance, ...qui prend l'insouciance d'une enfant ? Cela remonte t’il a plus loin ?
L'innocence reste, en suspend sur les fossettes de ton sourire.
- J’étais pas comme ça avant… Je suis même allée à l’HP. Il m’a rendu dingue. Tu sais c’est quand tu es en manque, tu deviens dingue… Il m’a laissé sans m’en donner pour que je reviennes à lui. Même là, faut que demain j’aille chez un médecin. Ça va pas aller sinon. Tu sais t’es vraiment pas bien quand t’en as plus. Tu en as besoin.
Et c’est la faute à personne, les rapports humains sont ce qu’ils sont à un état de nature abrupte. Tu arrives sur Terre pourtant avec une mère un père et puis qu’est-ce qui pousse à la rigole, sur le trottoir. La liberté, l’envie de liberté ? En finir avec les il faut, les tu dois…
- Mes parents étaient autoritaires, ils voulaient toujours que je fasse ce qu’ils voulaient. Eux. J’avais pas le droit d’être avec mes amis. C’est pour ça que je suis partie, à 16 ans. J’étais dans un foyer.
- Ça fait à peine 3 jours et j’ai mangé Deux frites… Tu vois dans le parc, il y a un jardin et sous l’arbre c’est là que je dors.
Elle a retrouvé son sourire là, doucement entre deux phrases.
Une petite dame qui rêve de vivre … acheter un camion pour voyager, aller à Marseille… et après… Mais avant, il ne faut plus le voir... sortir de ça ?
- Je l’aime tu comprends, il s’est fait jeter de chez ses parents à 13 ans, il ne sait pas aimer. C’est pas forcément de sa faute. Il a volé tous les amis que je lui ai présenté. Tu te rends compte. J’ai perdu dix kilos, tu sais. Maintenant j’en fait 50. pourtant lui il me dit que ça me fait plaisir, que je me trouve plus belle. C’est la dernière fois…
Me regardant, entre deux phrases... En tous cas merci, hein parce que tu vois là le chocolat… j’en donne aussi à mon chien. Tu sais heureusement que je l’ai. Heureusement que je l’ai… En fait y’ a un truc c’est que j’aime pas être seule. Quand tu es seule, tu sais pas pourquoi tu es sur Terre. A quoi ça rime.
Ca va me faire du bien de revenir un peu toute seule.
Avant je vivais avec J. on avait un appartement. Mais je l’ai trop fait souffrir. Tu vois, et maintenant c’est lui que j’appelle. C’est la meilleure des punitions. Ça me fait mal, de devoir aller chez lui. Parce que je sais tout le mal que je lui ai fait. Et de le voir dans son cœur, ça me fait du mal à moi.
Tu sais une fois que tu es dans la rue, les gens te parlent mal, ou ils ne te considèrent plus. Certains vont surtout te dire que t’as qu’à aller travailler.
Je travaillais dans un restaurant. Puis j’ai fait des stages aussi. Plusieurs. Mais c’est pas avec ça que tu peux gagner ta vie, payer ton loyer. C’est pour ça que j’ai pas continué mes formations.
Dans la rue, tu sais t’es entouré de tout, c’est tout un monde. C’est pas forcément que des personnes mauvaises tu sais.
Bien sûr que non.
- Tu es une fille bien Manon, il faut que tu te protèges.
Je crois que j’ai fait attention. Je veux dire dans le milieu, ils ont tous un truc comme l’hépatite. Moi, je crois que ça va, il faut que j’aille faire un test. Demain...
Les mots ne sont rien... devant la vie.